Par Camille Pineau, Participante de l’Assemblée en Tant que Lara O’Lala
“Avec l’atelier théâtral du lycée, nous avons travaillé autour du texte de Stanislas Cotton « Le joli monde ». Romain Blanchard, comédien et metteur en scène, a fourni un énorme travail : il a sélectionné des passages du texte de Mr Cotton, a lui-même écrit certains passages et a créé « L’Assemblée du joli monde. »
La pièce se présente comme une réunion de l’ONU, qui réunit 4 délégations-personnages : celle de Lara O’lala, psychologue, celle de Joop de Slager, photographe, celle de Barberine Youpiyé et celle de Marcien Bibzid, deux personnages ayant vécu l’atrocité de la guerre. Le but de la réunion est de parler de cette horrible guerre afin que Barberine et Marcien s’en libèrent et puissent intégrer le joli monde de Joop et Lara. Pour pouvoir témoigner, ils doivent utiliser les codes du joli monde, c’est à dire les clichés, les codes télévisuels ( publicités, séries américaines, jeux télévisés,… ). Cela crée inévitablement un décalage entre la forme et le fond, et c’est sur quoi est basé notre pièce.
Romain a choisi de nous habiller tous de la même façon : un pantalon bleu, style jean, et une chemise blanche. Les Lara possèdent en plus, une perruque blonde.
J’ai interviewé Romain Blanchard au sujet de ces choix et de sa vision du costume :”
« Romain, pourquoi avoir choisi de tous nous habiller pareil ?
-La pièce fait référence aux bons sentiments du Joli Monde, le nôtre, lorsqu’ils se penche sur le sort des “pauvres gens”. Ces bons sentiments nous donnent de façon diffuse un sensation de supériorité : il y a un ordre mondial, que nous nous représentons à travers des organismes supposés favoriser le partage et qui sont “naturellement bons”. L’ONU est, d’après moi, la meilleure manifestation de cette croyance et de cette hypocrisie : il n’y a aucun partage évidemment mais des intérêts bien précis, qu’on décide ou non d’assumer. Seule reste la façade.
Et puisque le Joli Monde s’estime être la seule “bonne” façon de faire et de penser, imposer à tous le même habillement allait de soi.
Il y a une deuxième raison : sur le théâtre des guerres en Bosnie et au Liban, les belligérants donnaient le nom de “Schtroumpfs” aux soldats de l’ONU, venus s’interposer, mais dont le pouvoir était très limité. Ces soldats assistaient impuissants à des massacres qu’ils étaient supposés prévenir : imagine ce qui peut se passer dans la tête de quelqu’un venu défendre des idéaux et réduit à cela !
Vous êtes tous habillés pareils pour rejoindre le Concert Obligatoire du Bonheur. Vous êtes habillés en Schtroumpfs : la façade gagne mais l’intériorité est très forte, et de plus en plus en tension avec les mots proférés, et les témoignages des uns et des autres.
Si la référence à l’ONU est très claire, en revanche je ne veux pas que l’on donne l’impression de taper sur quelqu’un, pointer du doigt et dire “c’est de sa faute”, car ça ce serait une profonde erreur. Nous y sommes tous, jusqu’au cou. C’est notre monde, tous responsables. Pas de gentils, pas de méchants.
- Cette décision s’est-elle imposée à toi naturellement ?
-Ouh làà, la première question est loin. Oui et Non. A vrai dire j’ai mis du temps à assumer cette idée : la première et la plus simple. Nous en sommes passés, dans les ateliers, par toutes sortes de travestissements, pour que vous vous appropriez le principe du masque. Après il fallait faire un choix esthétique, et rendre la proposition lisible. Jusqu’au bout j’ai hésité à vous donner des signes pour vous différencier : lors de la dernière répétition, je voulais vous mettre des brassards de différentes couleurs. Finalement j’ai renoncé : c’est inutile, il vaut mieux aller jusqu’au bout de la proposition du “tous pareils” ; à mon avis c’est beaucoup plus fort. A la place, on codifie à l’extrême les interventions de chaque personnage. Paradoxalement c’est une façon de clarifier !
- Pourquoi avoir autorisé les Lara à avoir une perruque blonde ?
- Lara porte d’entrée le masque de l’enthousiasme, il fallait un signe qui la distingue de Joop, plus ambigu, qui glisse peu à peu vers la “paix obligatoire” sous forme de coups de matraques dans la tronche.
Lara emperruquée, est d’ores et déjà prisonnière de son masque : il est si fort dés le début que la farce va tourner au drame intime pour elle : il faut garder la face ! Et quelle face ! La catastrophe est totale pour elle, et le masque qu’elle porte empêche toute échappatoire.
En résumé, en l’habillant d’une perruque blonde, on donne le signe qu’elle appartient déjà, et sans retour, au Joli Monde, et que le moindre renoncement aux codes de ce Monde détruirait toute sa personnalité, sa raison d’être.
- Quelle importance accordes-tu généralement au costume dans les pièces que tu mets en scène ?
- J’y pense toujours beaucoup, je trouve que c’est très important : il faut qu’on rende les propositions lisibles. Mais paradoxalement, je n’ai jamais fait appel à un costumier ! J’aime l’idée que le théâtre ait un lien direct avec le monde que nous vivons chaque jour. J’aime l’idée de poétiser ces éléments quotidiens, de faire du péplum avec trois chemises et deux pantalons. Il y a là un des principes essentiels du théâtre, et de la poésie en général.
Cependant il y a une limite à ce principe : dans “la Mort de Danton” les comédiens portaient des costumes qui venaient du “Marat-Sade” monté par Christophe Rouxel… Disons que j’aime bien faire glisser le sens de ce qui a déjà été utilisé…
- Pourrais-tu imaginer une pièce où le costume ne compte pas ?
- Non, je ne peux pas l’imaginer. Ce que nous portons sur nous chaque jour, ce sont des costumes. Tout dépend de la distance du regard qu’on porte dessus. L’idée est intéressante en tous cas, ça me donne envie de la creuser, mais nous nous engageons dans un abîme philosophique ! Le costume est une part essentielle d’une pièce de théâtre, qui est représentation par essence. Même quand dans une pièce le metteur en scène dit que les comédiens “ne portent pas de costume”, je trouve que ce n’est pas vrai : on donne le signe qu’on ne porte pas de costume, donc on représente, donc on en porte un.
Je ne connais pas d’auteur de théâtre ne voulant aucun costume, mais peut-être est-ce là le signe de mon insondable inculture !
- A l’inverse, pourrais-tu imaginer / connais-tu une pièce où le costume a une importance primordiale, au même titre que le texte ?
- Je pourrais te citer des types de théâtre où la forme a une importance extrême : je pense à la commedia dell’ arte en Italie où le théâtre Nô au Japon. En fait il faut élargir l’idée de costume à la représentation et à la forme en général.
- Quel est, selon toi, le rôle principal d’un costume ?
- Le costume participe aux signes donnés par la représentation. Son rôle est d’être en accord avec l’esthétique générale, ou encore de détonner d’elle… La question est infinie. Disons que le rôle du costume comme de tous les éléments de la représentation est de “jouer”, c’est à dire de donner à suivre et à lire aux spectateurs.
- Pourquoi avoir choisi de maquiller en bleu tous les personnages, au fur et à mesure que la pièce avance ?
- Il faut garder la face ! Le Joli Monde se radicalise au fur et à mesure que ses fondements sont menacés. Plutôt que l’effondrement, on choisit la consolidation à l’extrême. Le sourire devient terrifiant, et figé dans son masque bleu. C’est le bonheur tu entends ? LE BONHEUR! Les fondements sont tellement faux qu’ils ne supporteraient pas la moindre remise en cause : il faut survivre, ça c’est l’essentiel !
- Et enfin, quel est le rôle des costumes dans « L’assemblée du joli monde » ?
- Euhh. J’y ai déjà répondu non ?
- Je te remercie pour tes précieuses réponses et le temps que tu m’as consacré.
- Mais de rien Chère Camille, j’adore les interviews. J’espère Seulement ne pas avoir dit Trop de Bêtises. »